Éditos

#45 Festival international Jean Rouch

Voici 45 ans que le Festival offre un regard qui décale, qui surprend, qui provoque. En ces temps très perturbés, il crée un espace dans lequel sont fermement entretenues et défendues la liberté de créer, la liberté de penser et la liberté d’expression : par la richesse des films qu’il propose, par les discussions qu’ils occasionnent, par les débats que nous ne cessons de développer.

Les films sélectionnés pour cette édition dessinent une géographie du déplacement — pas celle des cartes, mais celle des corps et des vies. Ce sont des films de gens qui ne sont pas — ou plus — là où ils devraient être.

Mais aucun ne se résigne à n’être que le récit d’une perte. Partout, quelque chose résiste. Et cette résistance passe d’abord par le corps — les corps filmés avec une attention qui est la marque des films rassemblés ici. Le cinéma documentaire a toujours su que le corps dit ce que la parole tait ; les films de cette édition en font la démonstration avec une acuité rare.

Une autre question revient comme un bruit de fond — celle de la restitution. Restitution au sens propre, quand des restes humains et des objets pillés au nom d’une science qui n’était qu’un racisme déguisé reprennent le chemin de leur communauté d’origine. Mais restitution en un sens plus large : rendre leur histoire à ceux qui en ont été dépossédés, rendre leur voix à celles que l’on n’entend pas, rendre leur complexité à des vies que le regard dominant réduit à une condition — le réfugié, la migrante, le condamné. Plusieurs films prennent le contre-pied de cette réduction avec une détermination tranquille. Aucun de ces films ne cède à la tentation du portrait univoque.

Ce refus de simplifier va de pair avec une audace formelle qui traverse la sélection. Les cinéastes ne se contentent pas de recueillir des témoignages — ils cherchent la forme juste, et cette forme est souvent hybride : documentaire et fiction se mêlent sans que la frontière soit un problème ; l’archive filmée entre en dialogue avec le présent ; l’animation, le théâtre, le conte viennent ouvrir le récit au-delà du seul constat. Le grain du 16 mm restitue une sensorialité que le numérique aplatit. La répétition des mêmes gestes, des mêmes trajets, devient un principe de mise en scène — car il y a toujours un détail qui fait que ce n’est pas tout à fait la même chose. Cette recherche formelle n’est jamais un ornement : elle est ce qui permet de tenir ensemble la beauté de l’image et la dureté de ce qu’elle montre, sans que l’une annule l’autre.

C’est peut-être là le fil le plus vif de cette 45e édition : la question de ce que peut une caméra dans les lieux où l’on voudrait qu’elle ne soit pas. Que fait le cinéaste ? Il reste. Il filme. Non pas en militant, mais en témoin qui sait que la présence de la caméra est déjà, en soi, un acte de résistance. C’est le sens du prix des laboratoires de cette année — « Filmer en territoire hostile » — qui ne désigne pas seulement les zones de conflit armé, mais tous les lieux où montrer ce qui est revient à défier un pouvoir qui voudrait que l’on ne voie pas.

Un dernier trait important de cette édition est celui de la transmission entre générations : une fille qui interroge son père sur ses années de prison et de lutte ; une jeune femme qui demande aux anciens si l’exaltation des héros du passé n’empêche pas d’agir au présent ; des enfants à qui l’on enseigne l’esprit de justice en leur demandant de hisser le portrait du père de la constitution ; une mère qui filme pour sa fille.

C’est sans doute dans cette volonté de transmission que les ambitions du Festival rejoignent celle du Musée du Quai Branly auquel nous souhaitons un très joyeux anniversaire. Nous le remercions très chaleureusement pour son accueil. Nous remercions également l’ensemble de nos partenaires qui, bien que touchés par la dégradation de la situation économique, nous restent fidèles. Cette année, nous avons reçu 890 films, un chiffre qui démontre à lui seul la bonne santé et la renommée de notre Festival. Merci aux cinéastes et à notre public d’honorer ce rendez-vous annuel. À toutes et à tous, bon festival !

Nathalie Luca

Présidente du Comité du film ethnographique