Éditos

Editorial du Président

45e Festival international Jean Rouch

Comme une bonne habitude, un rendez-vous tant attendu, le Festival international Jean Rouch revient cette année encore pour sa 45ème édition. Ce ne sont pas moins de trente documentaires en compétition et près de soixante-dix films au total qui seront projetés tout au long du festival, composant une programmation toujours aussi riche et précise sur les sujets qu’elle aborde. Avec beaucoup de sensibilité, ces films lèvent en quelque sorte le voile sur les bouleversements écologiques, sociaux, culturels, humains qui traversent les sociétés contemporaines aux quatre coins du monde. C’est là toute leur force, car le documentaire a ceci de précieux qu’il est une œuvre hybride, un point de contact entre l’art et la recherche, entre objet de création et objet de science. Il se saisit du langage cinématographique pour poser un regard rigoureux, dynamique, vivant sur les sujets de sciences humaines et sociales. C’est là aussi tout l’intérêt du lien entre le Festival Jean Rouch et le musée du quai Branly-Jacques Chirac. Nous nous retrouvons dans cette volonté de conjuguer savoirs et émotions dans un même élan, empreint de sensibilité et de méticulosité scientifique. Ce lien est devenu, si j’ose dire, presque organique depuis 2021 que le Comité du film ethnographique est hébergé en nos murs. Désormais, l’enrichissement mutuel est constant, il permet d’affermir, de donner vigueur et consistance à l’écosystème artistique et scientifique que nous faisons vivre au sein du quai Branly.

Cette année, le Festival international Jean Rouch met l’accent sur les enjeux écologiques, notamment grâce à la sélection « Cap sur l’environnement ». À l’heure où le musée amplifie son action dans ce domaine, je vois l’accueil de cet évènement dans nos espaces comme une convergence toute naturelle de nos préoccupations sur les défis du monde. Autre convergence, autre preuve s’il en fallait de notre commune attention à la pluralité des expressions artistiques, le cycle « Réels & Imaginaires autochtones » du Festival est conçu en étroite collaboration avec les équipes du musée, grâce au fonds audiovisuel que nous conservons au sein de nos collections. Consacré aux peuples autochtones du Groenland, ce cycle est aussi la démonstration que les musées sont des espaces pour penser le monde et ses agitations. C’est également le sens du thème spécial de cette édition « Filmer en territoire hostile » qui rend hommage à la dimension subversive du cinéma documentaire, rappelant aussi que ces œuvres sont parfois, du seul fait de leur existence, du seul fait qu’elles aient pu être réalisées, des actes forts de rééquilibrages et de résistance aux désordres du monde. Tout cela concourt à faire du Festival international Jean Rouch un lieu moteur de l’anthropologie visuelle et, plus généralement, dans ce que l’on peut désigner comme le cinéma « du réel ».

Je tiens donc à adresser mes plus vifs remerciements au Comité du film ethnographique et particulièrement à sa présidente, Nathalie Lucas. De même, je remercie chaleureusement les équipes du Festival, ainsi que ses dirigeants, Laurent Pellé, délégué général, et Alexia Vanhée, déléguée artistique. À tous les publics qui viendront découvrir la sélection, aux cinéastes programmés, aux passionnés et au curieux, je souhaite un excellent 45ème Festival international Jean Rouch !

Emmanuel Kasarhérou

Président du musée du quai Branly-Jacques Chirac

 

Emmanuel Kasarhérou Président du musée du quai Branly-Jacques Chirac

Emmanuel Kasarhérou
Président du musée du quai Branly-Jacques Chirac

 

#45 Festival international Jean Rouch

Voici 45 ans que le Festival offre un regard qui décale, qui surprend, qui provoque. En ces temps très perturbés, il crée un espace dans lequel sont fermement entretenues et défendues la liberté de créer, la liberté de penser et la liberté d’expression : par la richesse des films qu’il propose, par les discussions qu’ils occasionnent, par les débats que nous ne cessons de développer.

Les films sélectionnés pour cette édition dessinent une géographie du déplacement — pas celle des cartes, mais celle des corps et des vies. Ce sont des films de gens qui ne sont pas — ou plus — là où ils devraient être.

Mais aucun ne se résigne à n’être que le récit d’une perte. Partout, quelque chose résiste. Et cette résistance passe d’abord par le corps — les corps filmés avec une attention qui est la marque des films rassemblés ici. Le cinéma documentaire a toujours su que le corps dit ce que la parole tait ; les films de cette édition en font la démonstration avec une acuité rare.

Une autre question revient comme un bruit de fond — celle de la restitution. Restitution au sens propre, quand des restes humains et des objets pillés au nom d’une science qui n’était qu’un racisme déguisé reprennent le chemin de leur communauté d’origine. Mais restitution en un sens plus large : rendre leur histoire à ceux qui en ont été dépossédés, rendre leur voix à celles que l’on n’entend pas, rendre leur complexité à des vies que le regard dominant réduit à une condition — le réfugié, la migrante, le condamné. Plusieurs films prennent le contre-pied de cette réduction avec une détermination tranquille. Aucun de ces films ne cède à la tentation du portrait univoque.

Ce refus de simplifier va de pair avec une audace formelle qui traverse la sélection. Les cinéastes ne se contentent pas de recueillir des témoignages — ils cherchent la forme juste, et cette forme est souvent hybride : documentaire et fiction se mêlent sans que la frontière soit un problème ; l’archive filmée entre en dialogue avec le présent ; l’animation, le théâtre, le conte viennent ouvrir le récit au-delà du seul constat. Le grain du 16 mm restitue une sensorialité que le numérique aplatit. La répétition des mêmes gestes, des mêmes trajets, devient un principe de mise en scène — car il y a toujours un détail qui fait que ce n’est pas tout à fait la même chose. Cette recherche formelle n’est jamais un ornement : elle est ce qui permet de tenir ensemble la beauté de l’image et la dureté de ce qu’elle montre, sans que l’une annule l’autre.

C’est peut-être là le fil le plus vif de cette 45e édition : la question de ce que peut une caméra dans les lieux où l’on voudrait qu’elle ne soit pas. Que fait le cinéaste ? Il reste. Il filme. Non pas en militant, mais en témoin qui sait que la présence de la caméra est déjà, en soi, un acte de résistance. C’est le sens du prix des laboratoires de cette année — « Filmer en territoire hostile » — qui ne désigne pas seulement les zones de conflit armé, mais tous les lieux où montrer ce qui est revient à défier un pouvoir qui voudrait que l’on ne voie pas.

Un dernier trait important de cette édition est celui de la transmission entre générations : une fille qui interroge son père sur ses années de prison et de lutte ; une jeune femme qui demande aux anciens si l’exaltation des héros du passé n’empêche pas d’agir au présent ; des enfants à qui l’on enseigne l’esprit de justice en leur demandant de hisser le portrait du père de la constitution ; une mère qui filme pour sa fille.

C’est sans doute dans cette volonté de transmission que les ambitions du Festival rejoignent celle du Musée du Quai Branly auquel nous souhaitons un très joyeux anniversaire. Nous le remercions très chaleureusement pour son accueil. Nous remercions également l’ensemble de nos partenaires qui, bien que touchés par la dégradation de la situation économique, nous restent fidèles. Cette année, nous avons reçu 890 films, un chiffre qui démontre à lui seul la bonne santé et la renommée de notre Festival. Merci aux cinéastes et à notre public d’honorer ce rendez-vous annuel. À toutes et à tous, bon festival !

Nathalie Luca

Présidente du Comité du film ethnographique